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Par Chaque jour est une vie le 11/08/2015 à 02:12 Voir l'article

En rédigeant ce billet, je ne sais combien de Béninois, au nom du passage à la radiodiffusion numérique annoncé pour le 17 juin 2015, ont remplacé leur bon vieux poste téléviseur par une télévision de dernière génération achetée toute neuve ou d’occasion. Ce que je sais avec certitude, c’est que nous sommes au Bénin; et ici, lorsqu’un changement majeur est annoncé, il y a ceux qui se conforment aux nouvelles règles avant l’échéance prévue et il y a les autres, la grande masse constituée de personnes totalement indifférentes à ce changement, convaincues que la date prévue ne sera tout simplement pas respectée, et visiblement le temps leur donne (encore !) raison.

De quoi s’agit-it concrètement ?

L’histoire commence bien avant, mais retenons que le 16 juin 2006, à l’issue de la Conférence Régionale des Radiocommunications (CRR‑06) à Genève, la République islamique d’Iran et les Etats Membres de la Région 1 (dans le cadre de la gestion des fréquences, l’UIT a scindé le monde en 3 régions; la région 1 est constituée de l’Afrique, l’Europe, la Russie et quelques pays à l’Ouest du Moyen-Orient) de l’Union Internationale des Télécommunications (UIT)  ont signé un accord ayant valeur de traité concernant la planification du service de radiodiffusion numérique terrestre dans les bandes de fréquences 174‑230 MHz et 470‑862 MHz, en vue de l’adoption du « tout numérique » pour les services de radiodiffusion sonore (radio) et télévisuelle (télévision) de Terre. En effet, l’objectif de cet accord, nommé accord GE06, est de passer de la radiodiffusion analogique à la radiodiffusion numérique: passage prévu en bande UHF (470 – 862 MHz) pour le 17 juin 2015, et en VHF (174 – 230 MHz) pour le 17 juin 2020 [3].

Quel est l’intérêt d’un tel engagement ?

Le passage à la radiodiffusion numérique représente une étape importante vers la mise en place d’une société de l’information moderne et la réduction de la fracture numérique. Le passage de l’analogique au numérique, en anglais digital switchover, est une tendance mondiale imposée par l’essor de la technologie avec ses corollaires sur tous les domaines de la vie courante. S’il est terminé dans les domaines des télécommunications, du traitement et du stockage de l’information, de la musique, de l’image … il est encore en cours dans celui de la télévision et à ses débuts dans le domaine de la radio.

Comparé à l’analogique, le numérique présente les avantages ci-après (non exhaustif):

  • facilement et fidèlement reproductible: un signal numérique est une suite de ’0′ et ’1′ ;
  • plus robuste aux perturbations: il est plus facile de détecter et de corriger les erreurs dues aux interférences et autres perturbations ;
  • facilité de traitement et de compression des données.

Une telle transition permettrait donc entre autres:

  1. d’offrir une meilleure expérience audiovisuelle au téléspectateur grâce à une meilleure qualité de l’image et du son;
  2. de transporter plus de chaines télévisées et de diversifier davantage les contenus;
  3. d’atteindre plus de populations grâce à une zone de couverture plus large qu’en analogique;
  4. de diversifier les canaux de transport des contenus télévisés aux populations grâce aux réseaux de communication haut débit (xDSL, FTTx, 3G, 4G, LTE, …);
  5. d’optimiser l’utilisation du spectre de fréquences: en analogique, une fréquence ne peut diffuser qu’une et une seule chaine ; en numérique, plusieurs programmes TV peuvent être combinés pour être diffusés sur une seule fréquence : l’ensemble de ces chaines combinées forment ce que l’on appelle un multiplex ;
  6. de dégager de nouveaux spectres de fréquences pour l’arrivée de nouveaux services, ce qui implique l’octroi de nouvelles licences d’exploitation et l’entrée d’argent frais dans les caisses de l’État.

Chaine de transmission TV analogique terrestre.

 

Mise en œuvre de la transition vers le numérique

Le passage au tout numérique implique d’abord et surtout des choix politiques. S’il s’inscrit dans un cadre international, il est avant tout le fruit d’une stratégie nationale pouvant se décliner en:

  • choix techniques à effectuer: la technologie constitue le socle de l’ensemble du système;
  • cadres réglementaire et législatif à élaborer afin de l’adapter aux exigences et potentialités offertes par le numérique;
  • modes de financement à préparer: ce changement nécessite des coûts significatifs mais peut générer des recettes potentielles plus importantes (permet par exemple de libérer des fréquences, source de nouvelles attributions de License pour de nouveaux services).
  • enjeu culturel: contenus plus variés et services de type nouveau.

Ainsi, un diagnostic préalable de la situation existante dans le pays doit être effectué afin de dresser une description complète de l’existant : infrastructures et services existants, couverture actuelle du territoire, taux de pénétration des services de radiodiffusion, etc. Chaque Etat se doit d’élaborer un document national de « stratégie de migration de la radiodiffusion analogique à la radiodiffusion numérique » en considérant les recommandations de l’UIT, celles de l’UAT (Union Africaine des Télécommunications), et l’accord GE06. Ce document pourrait être utile au Comité National de Transition chargé du pilotage du passage au numérique de la radiodiffusion.

Normes de diffusion

Dans le cadre d’un changement majeur d’envergure nationale voire internationale pareille, le choix de la norme s’avère capitale et doit être fait au plus tôt puis validé juridiquement (loi, décret, …) car il détermine l’ensemble du processus et conditionne le marché.

Dans le cas d’espèce, la principale famille de normes utilisée est  DVB (Digital Video Broadcasting). Elle comporte la norme DVB-T (qui se décline en deux variantes) et la norme DVB-T2: la seconde génération de la norme DVB-T. Les pays qui ont très tôt abordé la transition vers le numérique ont utilisé la toute première version DVB-T/MPEG2. Ensuite, est apparue la DVB-T/MPEG4 utilisée depuis 2006. Elle optimise le débit et surtout facilite la diffusion de programmes en Haute Définition (HD) sans avoir à changer de matériel.

DVB-T2/MPEG4 est la plus récente norme de la famille DVB. Les équipements compatibles sont plus chers mais elle permet une meilleure flexibilité de planification tout en améliorant l’occupation du spectre de fréquences. Des pays comme la Russie, le Ghana et le Kenya ont adopté DVB-T2 [1].

La normalisation en janvier 2013 du High Efficiency Video Coding (HEVC ou H.265) permet désormais d’augmenter de 50 % la capacité d’un multiplex DVB-T2. Des expériences sont en cours çà et là mais son déploiement à grande échelle ne démarrera dans l’idéal qu’en 2016, objectivement d’ici 2020.

A titre comparatif, avec la norme de compression MPEG 4, un multiplex DVB-T diffuse 3 chaînes HD ou 10 chaînes SD tandis qu’un multiplex DVB-T2 diffuse 4 à 5 chaînes HD ou 15 chaînes SD. Comme nous pouvons le constater, il n’y a pas de différence significative entre la capacité d’un multiplex DVB-T/MPEG4 et celle d’un multiplex DVB-T2/MPEG4. A priori, l’on pourrait être tenté de porter le choix sur le DVB-T/MPEG4 mais le choix le plus judicieux aujourd’hui serait d’adopter directement la norme DVB-T2/MPEG4 même si cela induit un surcoût financier pour la population de téléviseurs en service nécessitant un décodeur (ce qui n’est pas le cas avec DVB-T/MPEG4). La raison en est simple : déployer DVB-T2 maintenant facilitera le déploiement du HEVC dans quelques années, contrairement à DVB-T.

Stratégies de migration

Deux stratégies de mise en place du réseau numérique sont envisageables:

  • la diffusion simultanée des programmes en analogique et en numérique: le réseau numérique est installé progressivement et cohabite en parallèle au réseau analogique existant jusqu’à sa disparition. Cette période de cohabitation est appelée « simulcast ». Cette option peut avoir des conséquences économiques importantes car il s’agit là de financer deux réseaux en même temps ;
  • l’ouverture du service numérique suivi immédiatement de l’extinction du service analogique: elle nécessite le déploiement intégral du nouveau réseau avant l’extinction du réseau analogique. Elle est plus simple à mettre en œuvre mais exige une préparation détaillée.

Instances nationales de coordination

Plusieurs acteurs et groupes d’acteurs sont à désigner pour la bonne réussite du vaste projet de transition vers la radiodiffusion numérique. Il s’agit entre autres:

  1. du Comité National de Transition (CNT): chargé de fixer les grandes lignes du projet, il est composé des représentants des différentes administrations (ministères de la Communication, des Télécommunications, mais aussi de l’économie et des Finances), des Autorités de régulation (audiovisuel et télécommunications) et des autres acteurs concernés (chaînes publiques, chaînes privées). Il est souhaitable qu’il soit directement placé sous les plus hautes autorités de l’Etat ;
  2. du Comité de Pilotage Opérationnel (CPO): lorsque la feuille de route stratégique est établie et dument validée par les autorités compétentes, le projet est ensuite géré par un Comité spécial qui, comme l’indique son nom, est chargé de mettre en œuvre les mesures nécessaires à l’extinction de la diffusion analogique et au passage au tout numérique ;
  3. des Autorités de régulation de l’audiovisuel et des télécoms: ARCEP, HAAC, …
  4. d’autres instances telles que la Société Civile et les Associations de Consommateurs.

Quelques cas de migration vers la TNT en Afrique.

En France, la télévision numérique terrestre (TNT) a définitivement remplacé la diffusion analogique sur l’ensemble du territoire le 30 novembre 2011 [1]. En Afrique, le Ghana est un exemple de transition en cours. Début 2014 déjà, une liste de téléviseurs et récepteurs homologués a été publiée sur le site web dédié à la transition vers le numérique [5].  Quelques chaines telles que Multi TV et GTV émettent exclusivement en numérique, tandis que d’autres, à l’instar de MetroTV, Utv et  GBC émettent aussi bien en analogique qu’en numérique. Le pays prévoit pour février 2016 le basculement total à la radiodiffusion numérique [5].

Au Kénya, les choses sont bien plus en avance. Faut dire que le pays s’y est pris depuis 2007 par la mise en place d’une taskforce chargée d’élaborer les recommandations et la feuille de route pour une migration réussie, lesquelles recommandations ont été adoptées dès l’année suivante. Au moins deux sociétés de diffusion sont présentes dans le pays depuis 2011 [6]. Après une bataille juridique en 2014, la transition numérique suit son cours et les derniers émetteurs analogiques devraient cesser de fonctionner définitivement très bientôt [6]. La Namibie, l’Afrique du Sud, le Mozambique, le Rwanda et Ile Maurice ont quant à eux achevé leur processus de migration depuis et ne diffusent désormais que des chaines numériques [8].

Où en sommes-nous au Bénin ?

En bref, le processus est en cours depuis quelques années dans notre pays mais le chemin à parcourir est encore long. Une politique de législation de la TNT a été adoptée au parlement le 12 août 2014: il s’agit de la loi n° 2014-22 relative à la radiodiffusion numérique en République du Bénin [9].

De plus, une consultation restreinte a été effectuée cette année par le Conseil des Ministres pour la mise en place de la TNT au Bénin. Les offres ont été analysées et le verdict se fait encore attendre. De même, des études sont également en cours pour la mise en place de la société de diffusion qui se chargera de distribuer les chaines par bouquet une fois l’infrastructure TNT rendue opérationnelle.

En attendant, sachez d’ores et déjà que ce sont les normes de diffusion DVB-T2 et de compression MPEG4 qui seront utilisées: pour ceux qui prévoient changer leur poste téléviseur très bientôt, rechercher un téléviseur doté d’un décodeur TNT DVB-T2 MPEG4 serait le meilleur choix à effectuer. Un site web dédié au passage à la radiodiffusion numérique a été mis en ligne (visualiser ici). Vivement qu’une liste officielle de terminaux homologués soit publiée incessamment afin d’orienter les populations et les aider à effectuer dès maintenant des choix conformes aux normes retenues pour le futur déploiement de la TNT au Bénin.

Documentation et recommandations

  1. Guide pratique passage au numérique en Afrique Sub-Saharienne: http://www.entreprises.gouv.fr/files/files/guides/GuideTNT-FR.pdf
  2. «La télévision en Afrique Subsaharienne, une histoire contrastée»: http://www.inaglobal.fr/television/article/la-television-en-afrique-subsaharienne-une-histoire-contrastee-8306
  3.  Actes finals de la CRR-06 : http://www.itu.int/pub/R-ACT-RRC/fr
  4. «Recommandations pratiques pour le passage au numérique»: http://www.gsma.com/spectrum/wp-content/uploads/2013/02/DSO_Guide_online_FRENCH.pdf
  5. Site web dédié à la transition numérique au Ghana: http://www.nca.org.gh/72/45/Digital-Switchover-Project.html
  6. Site web dédié à la transition numérique au Kénya: http://digitalkenya.go.ke
  7. http://www.ortb.bj/index.php/parametres-de-reception
  8. Etat de la transition vers la radiodiffusion télévisuelle numérique terrestre: http://www.itu.int/en/ITU-D/Spectrum-Broadcasting/Pages/DSO/Default.aspx
  9. Site web dédié au passage à la radiodiffusion numérique au Bénin: http://www.televisionnumerique.bj/